Un déboîtement radical

[Ce texte correspond à l’introduction de mon livre « Le travail du commun », à paraître début 2016] L’engagement pour le commun signe un nouvel élan démocratique dans un contexte de très forte fermeture institutionnelle et politique. Il rouvre une espérance. Il marque le refus de se laisser déposséder de nos espoirs et de nos aspirations tant par une gestion étatique lourdement bureaucratisée, que par le fonctionnement arbitraire et inégalitaire du marché. Il porte donc une double opposition. Le travail du commun trouve son énergie émancipatrice dans cette double critique, critique de l’État qui dessaisit les citoyens et les travailleurs de l’administration des biens et services d’intérêt collectif, critique du marché qui isole les individus et corrompt systématiquement les possibilités de partage et de mutualisation. L’engagement pour le commun marque un fort désir politique de reprendre en main les questions qui nous intéressent collectivement. Il s’alimente donc à de puissants affects démocratiques en nommant clairement « contre quoi » il s’agit de se mettre au travail et « avec qui » (les hommes et les femmes associés) il est possible de le faire. En « négatif » il désigne le danger auquel nous sommes exposés, en « positif » il formule l’espérance qui nous anime. Le travail du commun, dans le même mouvement, indissociablement, parvient à caractériser les logiques qui nous portent tort, et violemment, et à impulser les alternatives dont nous avons besoin. Il joue en contre et en pour. Il intègre un rude motif d’opposition (le moment « négatif » de la critique) mais ne s’y laisse pas enfermer, ne s’y fait pas retenir. Le risque est en effet réel pour un mouvement d’opposition de s’auto-entretenir et de s’auto-alimenter essentiellement dans et par son opposition – une opposition qui finit par devenir à elle-même sa justification et se referme comme un piège politique, empêchant le mouvement de maturer, de cheminer et d’ouvrir ses perspectives. Le rapport critique prend un caractère parfois hypnotique comme si la lutte se subordonnait à l’antagonisme et perdait son énergie de création, d’imagination et de subversion pratique. Le travail du commun, pour sa part, ne s’interrompt pas dans son moment négatif, dans le moment de l’antagonisme ; il se prolonge, il se sublime lui-même dans un moment positif et affirmatif par une capacité, jamais démentie, à imaginer et à concevoir des alternatives. Il est donc engagé conjointement, consubstantiellement, dans un effort pour défaire les logiques dominantes et dans un effort pour en expérimenter de nouvelles. Il destitue et réinstitue. Il combat et instaure. Ses critiques sont systématiquement actées dans des alternatives, mises en action. Que peut-on opposer aux logiques délétères dominantes ?, si ce n’est une capacité à faire autrement, à instaurer de la coopération là où l’idéologie majoritaire idolâtre la concurrence, à pratiquer une démocratie radicale face à des institutions technocratisées comme jamais, en fait à expérimenter et instituer autant de communs que besoin afin de destituer la prétention du marché et de l’État à diriger nos vies. Le « commun » incorpore donc une forte ambition émancipatrice et une généreuse visée d’autonomie en (re)mettant entre les mains des personnes concernées les questions qui les concernent.

Le travail du commun réalise simultanément deux ruptures : d’une part, d’une administration technocratisée des affaires publiques vers une démocratie « du commun » qui suppose l’existence d’un espace public investi et vivant afin de débattre entre personnes concernées des questions et enjeux qui émergent dans la vie collective, à son niveau global et à ses niveaux locaux, avec la volonté d’imaginer un intérêt commun (en matière de gestion de l’eau, de qualité de l’air, de politique de santé, d’urbanisation, de droits culturels…) ; d’une prise en compte arbitraire et inégalitaire des besoins par la seule logique du marché et de la concurrence vers une démocratie « des communs » (des services et des biens communs) en capacité de prendre en compte, de manière explicite et débattue, dans de nombreux (micro)espaces publics instaurés à dessein, les productions qui se développent de manière autonome au sein de la société, de les évaluer collégialement et de débattre de leur valeur sur le plan de leur utilité pour la collectivité (en matière d’éducation, d’environnement, de culture, de santé…) et sur le plan d’une émancipation revendiquée [1] (dans quelle mesure ces biens et services renforcent nos aspirations à plus de liberté et d’égalité, confortent nos droits politiques, préservent la qualité de nos environnements de vie…?).

Le commun, en tant que principe politique, laisse espérer une réappropriation collective des questions qui nous concernent en commun ; en tant que forme de gouvernement, il garantit que les biens et services d’intérêt collectif seront bel et bien administrés en commun, sur une base démocratique. Cet idéal de citoyenneté, démocratiquement réengagé, doit donc s’éprouver à ces deux niveaux, sur le plan de la constitution d’ensemble de la société (une démocratie du commun) et sur le plan de la gestion de la diversité et pluralité des affaires collectives (une démocratie des communs).

Le travail du commun opère un déboîtement radical par rapport aux logiques de l’État et du marché et amorce une rénovation institutionnelle majeure en débordant sur sa gauche (i.e. sous la forme d’un mouvement social) une démocratie avilie, car strictement limitée à sa dimension représentative, pour impulser une démocratie plus substantielle et plus collective. Cette rupture politique recouvre deux dynamiques : d’une part, un processus qui nous engage dans la voie d’une démocratie participative avec la possibilité pour chacun de prendre la parole à propos de ses conditions d’existence et de toute question qui le concerne (Les personnes prennent part au débat public à partir de ce qu’elles vivent, de ce qu’elles ressentent et de ce qu’elles pensent) ; d’autre part, un processus qui nous conduit vers une démocratie contributive qui s’appuie sur la volonté de chacun de s’exprimer à partir de ce qu’il expérimente, crée et produit avec d’autres au sein de la société (Les personnes prennent part au débat public sur la base des expérimentations qu’elles développent, sur la base de leur contribution à la vie commune, que cette contribution soit de nature sociale, esthétique, urbaine, environnementale, conviviale, éducative…). Cette démocratie participative préserve l’expression singulière que nous portons irréductiblement en nous, à la fois sur un mode individuel et sur un mode collectif (une démocratie des singularités de vie et d’activité) ; cette démocratie contributive assure la prise en compte et en considération des expérimentations développées au sein de la société (une démocratie des projets et des expériences, des communautés de pratiques et d’activité). La démocratie du commun que nous esquissons dans ces lignes introductives s’alimente à cette double nécessité, à savoir la nécessité d’accorder toute sa place politique tant à l’expression des singularités (des identités et des préférences, aussi bien individuelles que collectives) qu’à l’expression des communautés (des collégialités, des expérimentations, des collectifs autonomes, des groupes-projet, des communautés d’expérience…).

Lorsque ce basculement est opéré – et il l’est à chaque fois qu’un collectif / une communauté de pratique revendique son autonomie dans la conduite de ses activités – dans quels processus sommes-nous entraînés, voire emportés ? Dans nulle autre perspectives que celles déterminées par nos coopérations et collaborations. Dans nul autre lieu que celui de nos désirs de faire ensemble, de nos co-créations et co-opérations. Lorsque cette bifurcation a été négociée, aucune avant-garde n’éclaire la suite du mouvement, aucun script social n’en dessine l’avenir, le travail du commun ne peut s’indexer que sur ses réalisations, que sur ses propres créations pour poursuivre dans son orientation et insister dans ses désirs et perspectives. Un autre monde est possible, certes, mais il est rendu possible par nos actes et nos expérimentations, en fait par l’ensemble des dispositions prises en commun. Un autre monde est possible, mais au temps présent. Le travail du commun ne peut s’en remettre qu’à lui même et ne peut compter que sur ses propres forces, sur la force de ses expériences, de sa créativité organisationnelle et de sa puissance instituante. Nulle autorité, nulle direction ne l’attend pour le guider et l’orienter. Le commun s’auto-constitue dans son mouvement même. Il trace lui-même son chemin expérience après expérience, coopération après coopération. Il se construit fondamentalement par le bas, au rez-de-chaussée de nos activités et de plain-pied avec nos espoirs et nos revendications. Il ne nous contraint pas de l’extérieur, comme peuvent le faire les multiples injonctions que nous recevons de l’État ou des institutions d’appartenance, mais il nous oblige, il nous oblige collectivement dans la conduite de nos activités, de l’intérieur et par l’intérieur. Il nous oblige ainsi que parvient à le faire une ambition collective ou un idéal partagé. C’est un défi que nous nous adressons en premier lieu à nous-même, à nous-même en tant que personne et à nous-même en tant que collégialité, c’est un défi que nous relevons ensemble et que nous éprouvons dans nos vies de quartier, de travail ou de militance.

Le commun traduit donc un nouvel idéal d’émancipation, un idéal qui fait avant tout nécessité – un idéal qui concerne à la fois, et concomitamment, les intérêts et les idéaux que nous partageons au sein d’une société plurielle et pluraliste et que nous formulons collectivement à l’occasion de processus délibératifs ambitieux (une démocratie du commun) et les biens et services que nous produisons en commun et dont nous devons assurer l’administration sur un mode débureaucratisé et repolitisé (une démocratie des communs).

Le commun est dès à présent au travail. Nous ne l’avons pas dans le viseur, mais d’ores et déjà pleinement en main. La notion a connu récemment un regain d’actualité mais les expériences et les processus qu’elle nous aide à caractériser sont déjà bien installés dans le paysage. Les exemples sont nombreux : les communautés de pratiques dans le domaine informatique, les ateliers collaboratifs de toute sorte qui se multiplient avec le souhait de se réapproprier collectivement les outils techniques, les réseaux de préservation des semences paysannes qui représentent une des luttes centrales contre la privatisation du vivant, les nombreuses expériences de co-création qui impliquent autant les pratiques artistiques que les sciences sociales…

Le travail du commun est bel et bien un travail ; il est bien de l’ordre d’une activité. Il œuvre à travers une large palette de processus, certains relevant d’une constitution politique (autonomie, démocratie radicale…) et d’autres d’une constitution socio-économique (mutualisation, coopération…). Ces processus n’ont rien de spontané ; ils doivent être conçus et élaborés, imaginés et mis en action ; ils se manifestent, ils se réalisent. Ils se construisent techniquement et socialement. Ils incorporent une grande diversité de gestes, des gestes de pensée et de langage, des gestes techniques et des gestes relationnels, des gestes matériels et immatériels [2]. Ce sont ces nombreux « gestes du commun », ces gestes qui font exister « du » commun, ces gestes engagés et réengagés au sein d’une communauté de pratiques, qui intéressent mon propos. Ces gestes sont d’échelle et d’ampleur variables. Ce sont les gestes de l’artiste quand il désire lier l’art et la vie et qu’il amorce une démarche de co-création ; ce sont les gestes du « connaisseur » qui partage son savoir et son expérience au sein d’une communauté de passionnés ; ce sont les gestes du citoyen qui imagine des dispositifs de parole appropriés à une expression égalitaire des savoirs et des opinions. En privilégiant dans ce livre la notion de « travail du commun », je souhaite insister sur le caractère nécessairement « au travail » de toute construction d’un commun, de toute coopération et de toute démocratie radicale. Je souhaite porter mon attention sur la richesse des engagements pratiques sans lesquels « commun » ne trouverait pas le chemin de sa réalisation.

L’entrée que je privilégie est donc celle des multiples activités concrètes que les communautés de pratiques doivent assumer pour espérer faire vivre le commun auquel elles aspirent. Comment outiller ce « travail du commun », comment le concevoir et comment l’œuvrer ? Avec quels outils langagiers, techniques, relationnels, conceptuels ? Comment « capaciter » cette volonté de faire ensemble ? Quels sont les dispositifs et les méthodes, les langages et les concepts, qui instrumentent notre faculté à agir en commun (coopérer) et à agir le commun (autogérer) ? Quelles formes institutionnelles faut-il établir pour espérer concrétiser cet engagement ? Comment instituer ce commun tant désiré ? Je n’envisage pas de répondre à ce flot de questions mais je m’emploie, dans ce livre, à tracer quelques pistes sociologiques pour appréhender ce commun-au-travail, ce commun concrètement mis au travail par les collectifs autonomes et les communautés d’expérience. Cet effort me rapprochera des théories de la capacitation, des pratiques du Do It Yourself, des arts de faire micropolitiques, des différentes sensibilités de l’analyse institutionnelle, des expériences artistiques de co-création, des approches méthodologiques de la recherche collaborative, des formes de démocratie radicale, des modes d’invention de l’autonomie…

Le « commun », il s’agit donc de le rencontrer là où il est au travail. Il s’agit de l’interpeller au moment où il entre en activité. Chaque chapitre du livre correspond à une de ces rencontres. Chacun se présente comme une exploration spécifique de l’idée d’un « travail du commun » dans un domaine de pensée et d’action à chaque fois spécifique.

Au fil des chapitres, en mettant en résonance ce terme / cette notion avec d’autres, en affinité politique et intellectuelle, j’espère composer une petite musique politico-intellectuelle qui exprimera ce que l’engagement contemporain porte comme différence. Je tente de mettre en tension dialogique cette notion de « travail du commun » avec celle d’empowerment, de travail d’institution, d’open source, de co-création, d’espace public oppositionnel… Une notion appelle en effet un double travail : un travail sur ce qu’elle incorpore en propre de spécifique, ses ingrédients de fabrication, les plug-in qu’elle intègre dans son logiciel de sens (effort de définition), et un travail sur ce qu’elle transversalise, hybride, réarticule dans une confrontation féconde avec son environnement langagier et idéologique (un effort de contextualisation).

Comment éviter qu’un mot / notion à portée critique ne s’affaiblisse immédiatement sur un mode platement réformiste ? Je ne vois guère d’autres solutions que de rouvrir sans cesse un travail d’argumentation et d’explicitation – et de faire vivre les controverses intellectuelles indispensables – mais, surtout, de réimpliquer les mots dans des pratiques, les théories dans des activités, les notions dans des usages. Le mot / notion ne parvient pas, par lui-même, à « tenir » (à tenir sa capacité critique) et à résister (à la normalisation réformiste), il n’y parvient qu’à travers la force (d’action) et la puissance (de pensée) que lui accorde la « communauté interprétative » [3] dans laquelle et pour laquelle il fait sens et expérience (un collectif de lutte, une coopération d’activité, une collégialité de pensée). Il ne tient que s’il s’incorpore dans des gestes de pensée et d’action. Il ne résiste dans sa signification critique que s’il parvient à faire alliance avec d’autres notions et idéaux ; il élargit ainsi sa surface de sens et se laisse alors sans doute plus difficilement rattraper par l’idéologie dominante. À travers ces alliances et ces incorporations, il s’ouvre de nouveaux horizons et il remobilise ainsi, à nouveau compte, son ambition critique. C’est ce que je tente de réaliser pour ce mot / notion de « travail du commun ».

Au final, je ne crois pas que « commun » ou « travail du commun » devienne, à soi seul, un marqueur politique. Mots et notions ont besoin, pour cliver politiquement (ce à quoi j’aspire), d’être sans cesse éprouvés dans une pratique et de s’inscrire dans un large et riche paysage intellectuel. Le mot / notion que j’adopte dans ce livre, « le travail du commun », n’échappe pas à cette exigence : je souhaite qu’il représente une contribution à une nouvelle grammaire du politique (un mot qui ouvre sur un nouvel univers de sens et de pratique), mais il n’y parviendra jamais à lui seul, et certainement pas sur le mode d’un mot / notion « manifeste », mais il peut espérer le devenir sur le mode d’une composition / d’un agencement large intégrant, à égale nécessité, une politique du geste qui affecte nos imaginaires, une politique de l’expérimentation qui influence nos formes de vie et d’activité et, évidemment, une politique des mots qui assume un rapport conflictuel et créatif au langage et à la culture.

Le « travail du commun » ne prétend pas devenir un mot-manifeste, et certainement pas un mot donneur d’ordre. Il peut s’établir comme un des mots-confluence utiles à nos pratiques d’autonomie. Il peut contribuer, par son apport langagier et conceptuel, à l’agencement des communautés (de pratique, de lutte et d’expérience) dans lesquelles il est susceptible de faire sens et grâce auxquelles il acquerra (peut-être) un peu de sa force critique. « Travail du commun » est donc fondamentalement un mot / notion à éprouver, à éprouver dans et par une politique du geste, à éprouver dans et par une politique de l’expérimentation, donc à éprouver au cœur de nos communautés de lutte et de pensée. C’est ce parcours d’écriture que j’ai donc tenté dans ce livre, en explorant à nouveau compte ce « travail du commun » chapitre après chapitre.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, août 2015

[1] Sur les enjeux contemporains de l’émancipation, voir, par exemple, Alexis Cukier, Fabien Delmotte, Cécile Lavergne (s. la dir. de), Émancipation, les métamorphoses de la critique sociale, éd. du Croquant, 2013 ; et, contemporainement, sur les enjeux de l’aliénation, Claude Spenlehauer, Qu’est-ce que l’aliénation?, http://corpus.fabriquesdesociologie.net/quest-ce-que-lalienation/, 2015.
[2] J’emploie la notion de geste en relation avec les travaux d’Yves Citton, Gestes d’humanités (Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques), Armand Colin, 2012.
[3] Cf. Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser (Pourquoi les études littéraires ?), éd. Amsterdam, 2007. Je renvoie également à ma lecture du livre de Stanley Fish, Quand lire c’est faire (L’autorité des communautés interprétatives), Les prairies ordinaires, 2007, publiée sous le titre « Un usager faiseur de textes » dans mon ouvrage Moments de l’expérimentation, Fulenn, 2009, p. 129 à 136.

Pour citer cet article : Pascal NICOLAS-LE STRAT, « Un déboîtement radical », http://blog.le-commun.fr/?p=905/, mis en ligne le 25 août 2015.