Un travail situé, un travail continué

[Ce texte correspond à la conclusion de mon livre « Le travail du commun », à paraître début 2016]. Le travail du commun est un travail situé et un travail continué. Il est situé car un « commun » est conçu et construit par une communauté de personnes concernées qui s’engagent à produire et à administrer une ressource en tant que ressource commune, qui restera donc conséquemment l’affaire de tou-te-s tout en veillant à toujours intéresser chacun. Un commun le demeure s’il maintient un lien étroit, indéfectible, avec les nécessités et les espoirs de cette communauté de pratiques / de ce collectif autonome qui est garant de son administration démocratique et comptable de sa préservation pour l’avenir. Dès que ce lien se relâche, l’idéal commun s’affaiblit. Un commun ne peut pas s’affranchir de la communauté démocratique qui l’a institué et qui répond de son développement. Il ne possède pas d’autre consistance que celle que lui octroient ces personnes associées à l’occasion des activités qu’elles engagent ensemble. Il ne peut s’indexer sur nulle autre réalité que celle des coopérations et des co-créations expérimentées au sein de cette communauté de référence. Il ne dispose de nul autre « lieu » où s’incarner que celui de l’ambition démocratique et de la conquête d’autonomie propre à cette communauté. Un commun réside fondamentalement à l’endroit où il a été désiré et où il continue à être investi, projeté, habité. S’il se coupe de la dynamique sociale qui l’a fait naître, il cesse d’être activé et soutenu. Pour résister, il a besoin sans cesse d’être ré-attesté par un désir collectif, ré-engagé dans de nouvelles pratiques, ré-incorporé dans des dispositifs et dispositions établis à dessein. Sa vitalité, il la tire de la force des idéaux qui ont présidé à son instauration et de la créativité des expériences qui, sans relâche, le font exister, lui ouvrent de nouvelles perspectives, l’enrichissent de nouvelles compétences. Un commun insiste et persiste à la mesure des dispositifs démocratiques instaurés pour l’administrer et des normes d’activités librement partagées par les personnes concernées, et condition de leur coopération.

Son caractère situé signe à la fois sa vulnérabilité, car il est fortement exposé aux aléas des coopérations et des expérimentations, mais aussi sa puissance car ces mêmes coopérations et expérimentations peuvent le porter haut et loin. Son développement ne peut pas être dissocié de l’expérience vécue et partagée au sein de la communauté qui le fait advenir et l’administre. Il fait corps avec elle. Son envergure et sa pertinence varient fondamentalement en fonction de la force des engagements manifestés au sein de cette communauté de référence. Il en sort alors affaibli ou renforcé. Seule l’activité des personnes associées fixe le curseur, établit les enjeux et en détermine le devenir. Le « commun » est incarné dans les activités (de coopération et de mutualisation), qui seules sont en capacité de le faire advenir, et incorporé dans les dispositifs (d’autonomie et de démocratie radicale) qui l’assurent durablement de son existence. Le travail du commun est donc logiquement aussi un travail continué. Il ne supporte aucun relâchement. S’il se réfugie dans ce qui semble être un acquis, s’il se satisfait de son état présent, s’il s’en remet exclusivement à des évidences et à des routines, alors il y a de forts risques pour qu’il s’affaiblisse car il aura délaissé ce qui l’affermit et le préserve, à savoir la capacité des personnes concernées à (ré)inventer, autant que besoin, les dispositifs et dispositions appropriés à son développement.

Le travail du commun relève d’un processus sans cesse réengagé et réorienté. L’institution du commun est un modèle institutionnel qui maintient une dialectique vive et offensive entre institué et instituant, un modèle qui génère autant d’institué que nécessaire pour stabiliser et réguler les activités mais qui, symétriquement, suscite dès que besoin de nouvelles impulsions instituantes afin que les fonctionnements restent toujours en phase avec les options défendues et les idéaux revendiqués. Le « commun institué » (normes, langages, protocoles, méthodes…), indispensable à la réalisation des activités, est toujours soumis à une évaluation critique. La dynamique instituante est toujours active, le serait-elle sur un mode assourdi, serait-elle placée en veille conjoncturellement ; elle peut donc être ravivée autant que nécessaire dès que le collectif concerné se (re)met en réflexion et décide de reconsidérer certains dispositifs et modes d’organisation. La vitalité de l’instituant n’est jamais étouffée par une accumulation bureaucratique de procédures et de formes. L’institution du commun reste toujours fortement politisée, au sens où les fonctionnements établis ne dissuadent par la réflexion et n’intimident pas l’initiative. Les délibérations restent ouvertes, les reconfigurations toujours possibles. L’institution du commun est en prise, constructive, féconde, avec sa dynamique instituante ; elle n’est pas bloquée dans le moment présent. Elle ne se réifie pas dans une forme et une architecture indiscutées et indiscutables qui imposent leur loi par évidence et inertie. La communauté concernée n’est pas dépossédée de son projet et de son ambition. Les formes institutionnelles qu’elle instaure ne se retournent pas contre elle, comme des puissances du dehors (une bureaucratie) qui viendraient la dominer et la soumettre. Les formes ne font pas loi, les protocoles ne font pas à eux seuls réalité, les dispositifs ne font pas raison de leur seul fait. Ils continuent à puiser leur pertinence et leur efficience dans le sens et les valeurs que la communauté a inscrit en eux ; ils assurent la continuité des fonctionnements sans les couper des idéaux qui ont présidé à leur instauration.

Le travail du commun en raison de son caractère situé et continué implique une politique de l’expérimentation, ambitieuse et persévérante. Les communautés de référence, si elles veulent porter dans la durée leur idéal du commun, ne peuvent se soustraire à un effort constant de réinterpellation de leurs acquis, de retour réflexif sur leurs expériences et de créativité dans l’implantation de nouveaux fonctionnements. Un travail du commun suppose, pour la communauté concernée, de réengager régulièrement de nouvelles hypothèses : et si tel protocole était retenu, et si telle conception était favorisée, et si tel fonctionnement était testé… L’expérimentation est l’outil privilégié pour réactiver l’existant, pour requestionner les fonctionnements et pour éprouver à nouveau compte la réalité présente. En ce sens, je rejoins Michel Vanni qui, dans L’adresse du politique, problématise la pratique comme un champ de réponses (méthodes, normes, dispositifs, langages…) sollicitées par des requêtes nées de la dynamique des activités, qu’elles ne peuvent épuiser. Les réponses apportées sont toujours insuffisantes et partiellement inappropriées ; elles sont inévitablement débordées par des sollicitations et interpellations (des requêtes) issues de l’expérience qui ne cessent de se relancer, de ressurgir. Ces requêtes (tel manque de régulation, tel souci de fonctionnement, telle préoccupation d’organisation, tel besoin de normes…) sans cesse émergeantes ne sauraient être épuisées par les réponses apportées car la vitalité et la créativité de la pratique demeurent toujours en excès par rapport au cadre dans lequel cette dernière est invitée ou contrainte de s’inscrire. Le défi qui est, dès lors, adressé aux institutions du commun est de « demeurer ouvertes aux sollicitations qui les portent sans s’y refermer, et sans pour autant se dissoudre dans l’inconsistance. Au cœur du jeu entre instituant et institué, il faut penser un écart irréductible né de la sollicitation inlassable des requêtes et de leur étrangeté, et né de l’inadéquation inévitable des réponses qui leur sont données. […] On peut certes – il faut même sans doute le vouloir – tenter de développer des procédures visant à créer une plus grande disponibilité à la réquisition, que ce soit chez un individu ou dans une institution, mais ces procédures se montreront toujours insuffisantes face à l’effraction de la requête. La seule préparation pertinente consiste peut-être justement à encourager partout et à chaque niveau de l’institution la reconnaissance de cette insuffisance, et le renoncement à une maîtrise complète » [1].

Le travail du commun est un chantier ouvert. Il est tenu d’élucider et de conscientiser les devenirs à l’œuvre en lui et de son fait – des devenirs qui composent et recomposent les situations sans discontinuer. Le travail du commun est aussi un chantier « à découvert » au sens où il doit être enquêté et exploré ; il appelle délibérations et controverses démocratiques. Il s’alimente à deux types de processus : d’une part les processus inhérents à la créativité de l’activité, impulsés « naturellement », objectivement, au fur et à mesure de son développement ; d’autre part les processus propres à la radicalité d’une vie démocratique, conséquence « logique » des orientations discutées, des dispositifs débattus, des analyses controversées. Le travail du commun est donc sans cesse remis sur l’établi pour ces deux raisons, à la fois parce que l’activité est créative, dans son mouvement même, qu’elle adresse donc des requêtes à chaque fois originales et transgressives (des fonctionnements établis), à la fois parce que les espoirs et les attentes ne se relâchent jamais et qu’ils trouvent le chemin de leur concrétisation dans le cadre d’une confrontation démocratique. Le travail du commun puise donc dans la vitalité de l’activité (son moment « objectivé ») et dans la vivacité d’une démocratie radicale (son moment « subjectivé »). Ces deux moments s’interpénètrent évidemment constamment. La délibération démocratique permet d’adapter les cadres de fonctionnement aux besoins de l’activité, après que les déterminations de cette activité aient été explorées collectivement et explicitées ; l’activité par sa puissance instituante réengage continûment de nouvelles requêtes et oblige donc le collectif concerné à se remettre en réflexion et en délibération.

Ce caractère irréductiblement processuel d’un travail du commun ne signifie aucunement qu’il serait aléatoire, inconstant ou confus. Au contraire, il traduit une grande constance et une grande rigueur de la part de la communauté concernée. Les protocoles doivent être pensés avec d’autant plus de soin, les dispositifs réglés avec rigueur, les normes établies avec vigilance et minutie. Ce caractère processuel oblige à un surcroît de rigueur et d’efficacité.

Par ailleurs, ce travail continué suppose un effort de lucidité de la part des personnes impliquées. Elles ne peuvent pas se reposer sur un existant réifié et sur des formes institutionnelles indiscutées. Elles ne sauraient se défausser. Elles ne peuvent pas s’en remettre aveuglement à des fonctionnements routinisés et « naturalisés ». Elles sont donc fortement sollicitées dans leur implication, et souvent sommées de réagir, de se remettre en discussion, de rouvrir les questions, de réengager une analyse. Il est vrai que cette conception du commun éprouve les implications et expose les personnes mais elle le fait sur le meilleur plan qui soit, à savoir leur réflexivité, leur capacité de dialogue et leur faculté de choix. Elle « convoque » les implications à un haut niveau de participation, à un haut niveau d’exigence réflexive. De ce point de vue aussi, le travail du commun possède une forte portée démocratique ; sa seule assurance, il la tire de la capacité des personnes à penser leur coopération et à l’outiller avec soin, avec pertinence, grâce à des discussions et analyses conduites collégialement dans les termes d’une démocratie radicale.

Enfin, le fait que le commun soit toujours situé et continué ne lui retire rien de sa puissance constituante, ne le limite en aucune façon dans sa capacité à formuler et à structurer un projet d’ensemble pour une société. Ce projet sera pluriel et pluraliste, différencié et multipolaire, mais il n’en sera pas pour autant inconstant ou confus. Les communs ont, logiquement et raisonnablement, la possibilité de se rapporter les uns aux autres et de stabiliser, de la sorte, des orientations transversales, par connexions, sutures, interdépendances choisies. Pourquoi l’effet de structuration devrait-il systématiquement opérer par le haut, sous la forme d’une souveraineté faisant loi pour tous ? Une structuration peut idéalement se penser sur un mode radicalement latéralisé par la capacité des institutions du commun, situées et continuées, à se relier entre elles, à établir des équivalences de projets et d’idéaux et, conséquemment à tramer et à mailler une structure politiquement solide. L’architecture du commun (sa force constituante) peut tout à fait s’envisager par interpénétrations négociées, recouvrements partiels, interfaces multiples…

La démocratie du commun se présente alors comme une démocratie qui ne s’adresse plus exclusivement à des personnes mais qui concerne substantiellement les projets conçus et défendus par des collectifs autonomes et des communautés de pratiques. La démocratie du commun équivaut alors à une démocratie des expériences et suppose l’invention de nouvelles pratiques politiques à même d’accueillir ces expériences, en capacité de les rapporter les unes aux autres, en particulier à partir des récits qui peuvent en être proposés. Les différentes expériences du commun ont des « choses » à se transmettre et à partager. Chacune conforte son développement en se mettant à l’écoute des autres, en se formant à leur côté, en progressant à l’épreuve de leurs enseignements et de leurs réalisations. Le travail du commun manifeste donc un élargissement démocratique d’ampleur, un élargissement adapté à cette réinvention continue inhérente à la construction des communs.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, août 2015

[1] Michel Vanni, L’adresse du politique – Essai d’approche responsive, Les éd. du Cerf, 2009, p. 63 et 139.

Pour citer cet article : Pascal NICOLAS-LE STRAT, « Un travail situé, un travail continué« , http://blog.le-commun.fr/?p=903/, mis en ligne le 25 août 2015