Le travail du commun : un mot/notion encore et toujours à l’épreuve

En proposant la notion de « travail du commun », j’ai conscience de tenter un coup théorico-politique (un geste, dirait Yves Citton [1]), un coup à au moins deux bandes : d’une part en opérant, grâce à ce terme, un déplacement ou une bifurcation de sens en jouant sur la capacité d’un mot / d’une notion à introduire de nouvelles perspectives d’intellection et de signification ; d’autre part en mettant en résonance ce terme / cette notion avec d’autres, plus ou moins en affinité, afin d’esquisser, et peut-être de composer, une nouvelle petite musicalité politico-intellectuelle. C’est la raison pour laquelle sur ce blog, je tente de mettre en tension dialogique ma notion de « travail du commun » avec celle d’empowerment, de « Do It Yourself », d’instituant…

Une notion appelle, sur le plan de la critique, un double travail : un travail sur ce qu’elle incorpore en elle, ses ingrédients de fabrication, les plug-in qu’elle intègre dans son logiciel de sens (effort de définition), et un travail sur ce qu’elle délimite, hybride, réarticule avec son environnement langagier et idéologique (un effort de contextualisation). Je propose de nommer « écosophie des mots » ce double processus de constitution de sens, constitution interne dans le rapport de la notion avec elle-même, avec ses éléments constituants ; constitution externe dans le rapport de la notion avec d’autres termes et notions plus ou moins en proximité intellectuelle et politique.

Le sociologue, comme n’importe quel chercheur en science sociale, exerce son ouvrage avec comme outil principal des mots et des langages ; il s’appuie, pour une toute petite part, sur des mots et langages spécialisés et pour une part majoritaire sur les mots et langages d’utilisation courante. Ce qui signifie que pour l’essentiel de son activité, le sociologue recourt à des mots / notions largement utilisés par d’autres, pour des motifs différents, avec d’autres investissements de sens. Ce serait donc parfaitement illusoire, pour lui, de prétendre épurer son langage et son univers théorique. Il travaille avec une ressource nécessairement hétérogène, fuyante (vers de multiples univers de signification) et, inévitablement, impure. À lui de relever le défi – un beau défi intellectuel – de réaliser un ouvrage (avancer une analyse, restituer une observation, faire valoir une interprétation) avec un minimum de rigueur et de précision en mobilisant, pourtant, des outils et ressources (les mots de la langue ordinaire) qui, eux, sont naturellement d’usage tout terrain et d’utilisation très libre et incertaine.

Un mot induit effectivement un effet de sens et un sens, en première intention, habituellement parmi les plus accessibles et routinisés, souvent aussi socialement et politiquement les plus conservateurs. Combien de fois, en tant que chercheurs, sommes-nous emportés par ces significations de première intention, ou d’intentions inappropriées à notre propos. Nous travaillons avec un outil (le langage) forcément en discordance de sens, souvent très hybride et difficile à « accorder », ne serait-ce que dans sa simple musicalité langagière et intellectuelle. Sur ce terrain, inévitablement très « impur », se multiplient embûches et impasses. La construction de ce mot/notion que j’ai choisi, « travail du commun », n’échappe évidemment pas à ce défi : tenter de dessiner une ligne de cohérence intellectuel et politique sur des sentiers langagiers caillouteux, glissants, parfois hasardeux. Cette conscience de la portée fondamentalement écosophique des mots/notions qui constituent la boîte à outils du chercheur en science sociale (le mot/notion n’existe pas indépendamment des multiples rapports qu’il entretient avec d’autres univers de sens, quels que soient les efforts indispensables et louables entrepris par le chercheur pour le maintenir dans son droit chemin conceptuel et théorique), m’a incité à formuler ces quelques précautions d’usage, ces quelques vigilances de pratique :

  • Les enjeux politiques et les antagonismes sociaux sont (aussi, pareillement) à travailler sur le plan langagier. Il faut éviter de laisser la créativité des mots et des notions à l’idéologie dominante. En vieux marxiste qui a vu tous les termes et notions qui lui sont chers, et qui le restent, sombrer dans la barbarie, ce réengagement continuel des mots/notions est devenu une évidence, une sorte d’hygiène de vie (intellectuelle). Il faut opérer régulièrement un toilettage, parfois le grand ménage de printemps, au petit matin ou au grand soir. C’est une lutte qu’il faut sans cesse réengager. La révolution des mots est permanente. Elle peut être féroce. Que valent les mots ? Rien d’autre que ce que nous décidons collectivement d’en faire. Je défends donc de ce point de vue une écosophie des mots, au sens où une notion, un mot mais aussi une théorie ne font sens et n’ont de valeur qu’en regard de leur contexte d’usage, de leur pratique, des perspectives dans lesquelles ils sont mis au travail collectivement. Ils ne font sens, ils ne prennent sens qu’au sein d’une communauté interprétative (une communauté de pratique, de lutte ou d’expérience). Le mot/notion isolé ne vaut rien, qu’il reste isolé dans l’article d’un chercheur qui ne sera lu que par quelques personnalités d’un comité de lecture, ou dans un manifeste rédigé par une avant-garde groupusculaire d’autant plus à l’offensive (idéologiquement) qu’elle est peu en prise (socialement).
  • Qu’un mot/notion soit repris et utilisé par un opposant ou un adversaire ne prouve pas grand chose sur sa (non)valeur et (non)pertinence, si ce n’est que l’opposant et l’adversaire sont souvent bien plus conséquents et intelligents politiquement que nous ne le pensons, ou que nous le souhaiterions. Le même mot, la même notion, la même théorie va se trouver nécessairement réengagé dans des perspectives politiques en opposition ou en contradiction, parfois même violemment en opposition. Dans un texte récent, j’insistais par exemple sur le fait que la notion d’empowerment pouvait ouvrir des perspectives critiques et libératrices majeures, même si elle peut s’avérer aussi parfaitement compatible avec une approche néolibérale (en termes de capital humain) ou être mobilisée à des fins réactionnaires (remettre en cause des droits sociaux au motif que les personnes sont en capacité de faire par elles-mêmes) [2]. Ces contradictions ne me désolent pas, ne me chagrinent pas particulièrement ; elles sont là simplement pour nous rappeler que la bagarre se situe bien là, ici aussi, sur le plan discursif et langagier. Quand nous recourons à un mot, une notion, une théorie ce serait trompeur de penser qu’il nous facilite la conclusion d’un conflit ou la résolution d’un enjeu politique (qu’il nous permet d’emporter la mise politique), je crains surtout qu’il ne vienne ouvrir un nouveau terrain de tension, d’engagement, de controverse… Par exemple, la notion de care m’intéresse pour les polémiques que ce terme / cette théorie contribue à rouvrir, avec toujours des questions redoutablement simples et évidentes à formuler : pourquoi le « prendre soin » relève du travail des femmes, pourquoi le « prendre soin » est renvoyé à des femmes migrantes ?… Le care, l’empowerment, le « Do It Yourself »… me semblent utiles pour réengager des questions et réactualiser des terrains de conflits et de controverse. De ce point de vue, ce sont de vrais opérateurs politiques… dès lors qu’on n’attend pas d’eux qu’ils apportent immédiatement et naturellement, en eux-mêmes et par eux-mêmes, réponses et résolutions.
  • Comment éviter que les mots, notions ou théories ne s’affaiblissent immédiatement sur un mode platement réformiste ? Je ne vois guère d’autres solutions que de réouvrir sans cesse un travail d’argumentation et d’élucidation (retrouver une disponibilité pour l’échange intellectuel) et, surtout, de réimpliquer les mots dans des pratiques, les théories dans des activités, les notions dans des usages. Le mot, la notion, la théorie, à eux seuls, ne suffisant pas pour tenir (leur capacité émancipatrice) et résister (à la normalisation réformiste), ils n’y parviennent qu’à travers la force (d’action) et la puissance (de pensée) que leur accorde la « communauté interprétative » [3] dans laquelle et pour laquelle ils font sens et expérience (un collectif de lutte, une coopération d’activité, une collégialité de pensée).
  • Un des acquis politiques contemporains est peut-être la fin annoncée (peut-être pas, mais je l’espère !) des « manifestes » politiques, toujours à l’avant-garde des mots. J’en espère la disparition, y compris pour leur usage viril des mots, des mots qui n’ont de valeur qu’en érection. Nous pourrions certainement y substituer avec bonheur à la fois une politique de l’expérimentation, avec des mots qui nous aident modestement à expliciter ce à quoi nous aspirons et ce dans quoi nous nous engageons, et une politique du geste (Yves Citton) avec ce que le geste peut avoir d’inspirant et de mobilisateur, au-delà des mots.
  • Dans la mesure où j’exerce un métier qui n’a guère d’autres outils que les mots, j’essaie de composer avec ce dont je dispose sans m’illusionner sur les mots (à eux seuls ils ne font pas différence, n’en déplaisent aux avants-gardes) ni les réifier (ils ne coïncident jamais complètement avec eux-mêmes et laissent nécessairement sourdre d’autres perspectives de sens) même si parfois, usés politiquement jusqu’à la corde ou complètement identifiés à une idéologie barbare, ils deviennent inutilisables. Je n’ai guère de critères pour faire le tri, alors je m’en remets à ce qui pourra être reçu comme simple pirouette : j’essaie d’utiliser des termes qui humanisent (un peu) mon corps et mon esprit quand je les utilise, à savoir des mots, des notions, des théories qui m’aident à m’adresser à moi-même et aux autres sur un mode… (je laisse le soin au lecteur d’aligner les adjectifs qui lui parlent le mieux !).
  • Au final, je ne crois pas qu’un mot, une notion, une théorie devienne, à soi seul, un marqueur politique. Mots et notions ont certainement besoin, pour être clivés politiquement (ce à quoi j’aspire) d’être éprouvés dans une pratique et de s’inscrire, en termes écosophiques, dans un paysage plus large incorporant également une politique des gestes et une politique de l’expérimentation. Le mot/notion que j’adopte depuis quelques temps, « le travail du commun », n’échappe pas à cette exigence : je désire qu’il représente une contribution à une nouvelle grammaire du politique (un mot qui ouvre sur un nouvel univers de sens et de pratique), mais il n’y parviendra jamais à lui seul, et certainement pas sur le mode d’un mot/notion « manifeste », mais il peut espérer le devenir sur le mode d’une composition / d’un agencement large intégrant, à égale nécessité, une politique du geste qui affecte nos imaginaires, une politique de l’expérimentation qui influence nos formes de vie et d’activité et, évidemment, une politique des mots qui assume un rapport conflictuel et créatif au langage et à la culture.

En tant que sociologue, si je tire les conséquences de cette orientation, je me dois, conjointement et concomitamment, d’élaborer le mot/notion indispensable aux analyses et interprétations que je souhaite développer (ce que je tente donc avec « le travail du commun »), tout en contribuant à l’agencement des « communautés » (de pratique, de lutte et d’expérience) dans lesquelles ce mot/notion est susceptible de faire sens et grâce auxquelles il acquerra (peut-être) un peu de sa force critique. À mes yeux « la recherche en situation d’expérimentation » (la recherche-intervention) est le terrain privilégié où je peux, comme sociologue, tenir cette perspective : la confection politique et intellectuelle d’un mot/notion indissociable des gestes et des expériences auxquels il s’incorpore et à travers lesquels ils prend sa portée et son envergure. « Le travail du commun » reste donc fondamentalement pour moi un mot/notion à éprouver, à éprouver dans et par une politique du geste, à éprouver dans et par une politique de l’expérimentation, donc à éprouver au coeur d’une communauté de lutte et de pensée.

Pascal Nicolas-Le Strat, 29 mars 2014

[1] Yves Citton, Gestes d’humanités (Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques), Armand Colin, 2012, 313 p.

[2] De la fabrication institutionnelle des impuissances-à-agir au développement d’un empowerment : le travail du commun en tant que « méthode politique », 12 janvier 2014

[3] Cf. Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser (Pourquoi les études littéraires ?), éd. Amsterdam, 2007, 364 p. Je renvoie également à ma lecture du livre de Stanley Fish, Quand lire c’est faire (L’autorité des communautés interprétatives), Les prairies ordinaires, 2007, publiée sous le titre « Un usager faiseur de textes », dans mon ouvrage Moments de l’expérimentation, Fulenn, 2009, p. 129 à 136.

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